HANS THEYS TOUT SUR LES PORTRAITS

QUELQUES MOTS À PROPOS DES TABLEAUX IFé DE DAMIEN DE LEPELEIRE. Je crois que ce qui, chez certains, freine la compréhension ou le ressenti de l'œuvre de ... brillante. Le thème de l'Afrique provient de précieux souvenirs de son père,. Marc Delepeleire (1938-1990). Ce dernier fut professeur à l'université de.
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  HANS THEYS

TOUT SUR LES PORTRAITS QUELQUES MOTS À PROPOS DES TABLEAUX IFé DE DAMIEN DE LEPELEIRE

Je crois que ce qui, chez certains, freine la compréhension ou le ressenti de l’œuvre de De Lepeleire, c’est le fait qu’elle se compose de plusieurs séries qui incarnent chacune un renouvellement de la forme, de sorte que la cohérence, tant sur le fond que sur la forme, échappe au premier regard du spectateur non averti. Or, ceux qui ont suivi de près l’évolution de cette œuvre savent que cette cohérence est bien existante. Toute l’œuvre de De Lepeleire est bouleversante, réfléchie, personnelle et innovante. L’homme ne crée pas des images ou des pensées illustrées, mais il crée des peintures. En ce sens, il se qualifie lui-même de disciple du peintre Walter Swennen. « Une peinture ne peut surgir que lorsqu’on renonce à ses intentions », me confie-t-il. « La peinture va où elle veut, sans devoir s’en excuser. C’est pour cela que j’ai appelé ma dernière exposition ‘Unapologetic’. » Thématiquement parlant, on peut considérer les tableaux Ifé comme des portraits de quelques têtes d’Ifé en bronze, d’une beauté stupéfiante, qui ont vu le jour à l’intérieur du continent africain entre l’an 1100 et 1500. Ce thème découle, à plus d’un titre, d’œuvres antérieures. En 2005, par exemple, De Lepeleire réalisa plusieurs séries d’aquarelles et de peintures à l’huile (dont trois font partie de la collection du S.M.A.K.) à partir de photos, publiées en noir et blanc, de bronzes datant de la Renaissance. Sur les aquarelles, l’éclat du bronze est resté non-peint, tandis que sur les peintures à l’huile, le reflet de la lumière a été imité en créant un relief profond en entassant de la peinture noire et brillante. Le thème de l’Afrique provient de précieux souvenirs de son père, Marc Delepeleire (1938-1990). Ce dernier fut professeur à l’université de Léopoldville. Une fois revenu en Belgique, il intervint comme tuteur des enfants de ses amis africains, si bien que son fils a toujours gardé un lien avec l’Afrique. D’un point de vue formel, ces nouvelles peintures représentent un tour de force. Depuis 1983, De Lepeleire est à la recherche d’une (ou de plusieurs formes de) belle matière, qui puisse être réalisée sans utiliser de trop grandes quantités de peinture à l’huile, et ce, parce qu’au début, il ne pouvait pas en financer le coût. Dans la série de peintures actuelles aussi, nous découvrons une belle et subtile facture, dont la genèse ne peut pas être reconstruite. Chaque peinture se compose de trois couleurs seulement : orange fluo, vert émeraude et une couleur pour le « fond ». L’orange est la première couleur à

 

  être appliquée, pour représenter les cicatrices verticales des rois immortalisés dans le bronze. La particularité de ces stries, c’est que même lorsque la peinture sera achevée, elles se présenteront comme les éléments les plus proches du spectateur et continueront de fonctionner comme des capteurs de lumière, tout comme les vraies cicatrices luisantes réfléchissent autrement la lumière que la peau tout autour. Grâce à deux nouvelles techniques dont je ne peux rien révéler ici, les têtes semblent bomber tout en se comportant comme un espace transparent devant lequel semblent flotter les cicatrices, créant ainsi une splendide illusion de profondeur picturale. Des restes de peinture errants veillent en même temps à ce que la chronologie des deux premières couches (l’orange et le vert émeraude) se soustraie à notre regard. Enfin, la figure est entourée d’un « fond » épais et sciemment appliqué de façon grossière, qui parfois dépasse le contour de la figure. Lors de ma dernière rencontre avec De Lepeleire, celui-ci s’est avéré quelque peu embarrassé parce que ses peintures ne sont pas purement formelles. En admirateur de Swennen, il estime en effet que les peintures ne doivent rien signifier. (Alors que les peintures de Swennen disent bel et bien quelque chose, à savoir qu’elles ne veulent rien signifier de bien défini.) À mon sens, il sous-estime la force portante de son œuvre. En guise de clarification, j’aimerais ici évoquer deux considérations qui figurent dans « Notices I », une publication de 2015 composée d’annotations de l’historien d’art Dirk De Vos (1943). La première réflexion exprime la conviction que toute l’histoire de l’art en Occident, depuis la réception de la statuaire grecque par les Romains, fait malencontreusement fausse route à cause d’une idée erronée, selon laquelle, à l’origine, les statues grecques étaient blanches. Pour les Grecs, écrit De Vos, le blanc était une couleur vide et funèbre. Et une esthétique qui en découle, semble-t-il vouloir ajouter, ne peut que devenir encore plus vide et funèbre. Un jour que l’on demanda à Praxitèle quelles étaient ses sculptures les plus réussies, il répondit : « Les sculptures peintes par Nicias. » Comment ne pas penser ici à De Lepeleire ? La deuxième réflexion de Dirk De Vos est implicitement liée à la précédente. Elle consiste à revendiquer que la genèse de la peinture moderne en Occident se situe au 15e siècle lorsque le portrait individuel se détache de la représentation religieuse. (La genèse de la nature morte, ainsi que celle du paysage et de la figure entière suivront plus tard.) Une évolution qui s’explique sans doute par la présence, dans ces représentations religieuses déjà, de portraits de personnages existants, comme les commanditaires de l’Agneau mystique, probablement pour renforcer l’ambiguïté de la peinture et attirer le spectateur « à l’intérieur de la peinture » ou l’y impliquer plus étroitement. De Vos écrit encore que le portrait

 

  « apparaît presque immédiatement comme genre et qui plus est, comme modèle par excellence de la ‘peinture réaliste’ », en tant que « matérialisation de la conscience de regarder le monde » et comme « symbole de l’œuvre d’art autonome ». Le choix d’une figure reconnaissable ne rend pas la peinture moins autonome. Le même raisonnement vaut pour De Lepeleire. Tout comme les portraits réalistes, positionnés dans l’espace, des Primitifs flamands provenaient peut-être de l’imitation de statues polychromes, les portraits de De Lepeleire de portraits en bronze sont issus de ses « pop-ups » : des découpages de reproductions de sculptures, dont les silhouettes semblent, comme par magie, redevenir tridimensionnelles. L’actuelle série de peintures constitue sans doute un point culminant provisoire dans la recherche, par l’artiste, de la force visuelle d’images plates et de reproductions soi-disant de moindre qualité, ainsi que des possibilités picturales offertes par les différentes factures et la profondeur picturale. Ses peintures ont la facture limpide et en apparence simple de Luc Tuymans, l’élégance et le ton badin de Raoul De Keyser, le jeu avec l’avantet l’arrière-plan, la profondeur picturale et les différences de texture de Walter Swennen, l’approche radicalement plane de Julien Meert et la vibration d’un grand dessin de Dennis Tyfus. Il est grand temps que cette œuvre exceptionnelle d’un éternel précurseur fasse l’objet d’une monographie qui offre une vue d’ensemble pour qu’elle devienne accessible au public et aux jeunes artistes, en particulier.

Montagne de Miel, 8 février 2017 Traduit par Michèle Deghilage